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L'archipel Contre-Attaque

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4 août 2014 1 04 /08 /août /2014 14:21
CONFRONTATION AVEC LE DROIT (2ème épisode) par l'écrivain Henri Lhéritier

Quelques jours plus tard le journal local publie une tribune, intitulée Diderot bafoué. Ce n’est pas si souvent que de tels sujets parviennent à se glisser entre les publicités légales, les résultats du foot, et les prévarications diverses d’élus pris la main dans le sac, qui font confiance à la justice de leur pays et qui se moquent de Diderot comme de leur première chemise. Qui ? disent-ils.
Je me précipite sur l’article, louant le hasard et la rédaction du journal qui me mettent en présence d’un écrivain que je suis en train de fréquenter avec passion. Il émane d’une association Les amis de Diderot qui, en liminaire, fait part de sa légitimité, de son ancienneté et de sa qualité.
Elle est en majorité composée d’universitaires aux publications savantes et abondantes. Le rédacteur expose la méthode qui préside aux travaux de ces érudits, respect des textes, recherche documentaire, filiation historique, littéraire et philosophique, ouvrages collectifs où pas un poil ne dépasse qu’il oppose aux élucubrations d’un autodidacte farfelu.
Illumination soudaine ! Je suis l’autodidacte farfelu. Qu’est-ce qu’on me veut ? Comment me connaissent-ils ?
Ces types, Les amis de Diderot, ont eu mon manuscrit entre les mains et m’éreintent. Je me souviens en effet d’avoir communiqué une partie de mon travail à des connaissances, sans doute dans l’espoir de m’entendre dire qu’il n’est pas si mauvais que je le pense. Un extrait avait été édité. L’heure est à la mobilisation. Ce quarteron d’universitaires cultive le jardin du siècle des lumières, ils s’y baladent, ils ne souffrent pas qu’un lecteur de quatre sous, issu de rien, les pieds glaiseux, cabotine avec leurs icônes, les Voltaire, Rousseau et autres Diderot leur appartiennent. Ils sont coulés dans le bronze et on ne fond le bronze que pour faire des canons. Mon texte est décousu, ahurissant d’amateurisme, plein de théories fantasques et je me montre d’une vanité inouïe en m’insérant, comme si j’étais un des leurs, dans les pages inoubliables des plus beaux auteurs de la littérature française. J’ai une nature virale, j’infecte ce que je touche et quand bien même ce serait pour rire, on ne s’amuse pas avec la littérature surtout celle du XVIIIème siècle. Ils sauront trouver le vaccin, qu’on leur fasse confiance.
Le grief le plus important de ce crime de lèse majesté arrive en fin d’article : après tout je ne suis qu’un vigneron, quel ridicule ! qui se mêle de donner un avis sur la littérature et sur Diderot, un de ses phares, quitte à caricaturer pourquoi ne le fais-je pas avec mes vins, comme tant d’autres (sur ce point, je donne raison aux Amis de Diderot, des œnophiles distingués, ces types !) en les charpentant à l’extrême, en les boisant, en les gonflant à la syrah surconcentrée, ou au merlot congestionné, en les dénaturant, au point qu’ils sentent le pneu et la crotte de bique et d’ailleurs que penserais-je, moi-même, si eux se mêlaient de produire du vin (je pourrais leur répondre qu’il ne manque pas d’universitaires, d’avocats, de notaires, de médecins, d’artistes qui se mêlent d’en faire, pour le plaisir eux, non pour en vivre bien entendu, quelle horreur ! pour briller en société et inscrire leur nom sur une étiquette, alors pour quelles raisons ne pourrais-je pas m’intéresser à la littérature, pour le plaisir, moi aussi). Dans une dernière envolée journalistique j’apprends qu’ils vont utiliser tous les moyens légaux pour que mon texte ne paraisse pas. Désormais, disent-ils, ce sera à la justice de régler ce problème.
Et paf ! Censuré, comme un Encyclopédiste !
Je commence à ascendere, je m’en doutais un peu, dans l’intimité de Diderot, on ne peut que monter.
Abasourdi, je replie le journal. Lorsqu’on replie un journal avec de la colère résiduelle, il se replie mal, c’est à dire qu’il ne se plie pas à l’endroit où il doit se plier, ou plutôt il forme des plis à l’endroit où il n’y en avait pas et le papier ne sait plus sur quel pli danser. Le journal se transforme en une exaspérante boule, de la main, on essaie de le repasser, de supprimer les froissements, de reconstituer les plis d’origine, inutile, c’est foutu, il perd sa configuration de journal et même celle de papier, il effectue un retour en arrière moléculaire, il revient à son identité primitive de chiffon et de pâte à papier, il faut immédiatement le jeter, sinon on y perd son sang-froid. On le perd quand même car dans l’état où il se trouve, il refuse d’entrer dans une poubelle d’une manière normale, et il faut encore le presser, le tasser du pied au risque de s’amalgamer soi-même avec les détritus. C’est terrible !
Je parviens à m’en débarrasser.
Me souvenant de l’accipitriforme, je me jette sur le coiffeur (le meuble) et retrouve, sous l’enfouissement, le document sur lequel je n’avais pas daigné jeter un œil, l’imaginant identique à de nombreux autres, sédimentés, forclos et néanmoins continûment redoutables, gonflés de frais supplémentaires au taux légal que la signification suivante, par huissier inopiné, reprendra pile poil dans une addition logique et toujours provisoire, car les intérêts de l’argent, n’est-ce pas, jouissent d’une grande autonomie, ils sont animés d’une vie intérieure fort trépidante qu’il serait vain de vouloir fixer, ne seraient-ce que quelques secondes, dans celui-ci, on ne me réclame pas d’argent, on m’avise que je suis assigné devant le tribunal d’instance. Comme tous ceux qui ont mauvaise conscience, Les amis de Diderot proclament faire confiance à la justice de leur pays. Moi dont la confiance est plus limitée, aussi bien dans la justice que dans le pays, je devrai m’expliquer à la barre.
Voila qui va transformer ma relation avec Denis, je l’aimais, désormais il faut que je me batte pour lui. Pour de vrai.
Après tout, je puis être fier, on s’intéresse d’ordinaire si peu à ce que je fais et, ô miracle, plus de deux siècles après sa mort, Diderot a besoin de moi. Si ce n’est pas une reconnaissance de mon existence intellectuelle, qu’est-ce donc ? Courage Denis, on les aura !

Voir aussi:

CONFRONTATION AVEC LE DROIT (Une visite d'huissier) par l'écrivain Henri Lhéritier

http://www.larchipelcontreattaque.eu/2014/07/confrontation-avec-le-droit-une-visite-d-huissier-par-l-ecrivain-henri-lheritier.html

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Published by L'archipel contre-attaque ! - dans ARTICLES
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commentaires

tarrius alain 06/08/2014 15:21

texte remarquable d'intelligence et de générosité (signé: un universitaire non spécialiste de Diderot et admirateur de Condorcet, à la façon d'henri l'héritier)